26 juillet 2010

Sous les mots, le sens. Épisode 1 : "musiques traditionnelles" au Ministère de la Culture

Vous l'aurez deviné en lisant le titre de ce blog, la question des mots me tient particulièrement à coeur. En ce qui concerne notre sujet, deux catégories de mots m'intéressent tout particulièrement:

  • Ceux qui désignent les musiques qui sont mon objet
  • Ceux qui désignent les études portant sur ces musiques.

Et ces mots, ils sont nombreux, variés, porteurs de beaucoup de sens, de connotations et de représentations différentes. Ils sont, je pense, une très bon terrain pour une tentative de philologie contemporaine. Je tiens tout particulièrement à ne pas limiter ce travail sur les mots aux seuls textes produits par des milieux scientifiques. J'aimerai au maximum établir, quand cela se peut naturellement, des ponts entre des dénominations pratiquées dans des milieux de musiciens amateurs et même dans le grand public et l'élaboration d'un champ sémantique autorisé par les ethnomusicologues et ethnologues, parfois par réaction.


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CD produit par la FAMDT (voir leur site dans les liens à droite) dans le cadre d'un festival du même nom

Commençons par nous attaquer à l'expression "musiques traditionnelles". Elle est, je pense mais cela mérite vérification, celle qui est la plus utilisée aujourd'hui : dans le milieu associatif, même si la création des associations qui le composent ne sont pas tout à fait contemporaine, et dans le grand public.

Par contre, j'ai le sentiment que le terme est moins en vogue dans le milieu des chercheurs en ethnomusicologie de la France. Je le vois très peu utilisé par exemple, et, quand il l'est, avec des pincettes et des guillemets, dans les actes du colloques "L'Ethnomusicologie de la France" publiés en 2008 (dont voici le programme daté de 2006 pour vous donner une idée du contenu). Cette évolution correspond peut-être à un affranchissement progressif de ce milieu du monde associatif, je n'en sais rien ; si des chercheurs passent par ici, s'il vous plaît, éclairez nous.

Mais cela m'amène tout de même à mon sujet. En relisant les actes du colloque susdit, je suis tombé sur un passage d'un article qui ne m'avait pas sauté aux yeux auparavant. L'article est de Michel De Lannoy, maître de conférence à l'Université de Tours, et est intitulé ""Horlogers des Sons" : Musique et politique au tournant des années 1980" (p. 75-89). L'auteur y explique d'abord son rôle en tant qu'inspecteur des musiques traditionnelles au sein de la Direction de la Musique et de la Danse au ministère de la Culture (poste créé en 1982 sous le titre de "Chargé de mission") de 1984 à 1992. Au-delà de tout l'intérêt qu'il peut y avoir à connaître cette fonction et à en "faire l'histoire", intérêt très bien dégagé par M. De Lannoy lui-même, ce qui m'a particulièrement intéressé c'est la mutation de l'usage de l'expression "musiques traditionnelles" (notons le pluriel) dans les dialogues entre l'institution et le milieu associatif (p. 79-81) qui est mise en évidence.

Au départ, la définition se veut avant tout ethnologique. Elle s'appuie sur l'admission de la multiplicité des "identités culturelles et régionales" de ces musiques, et sur leur existence et leur vitalité en dehors de tout folklore officiel de l'État.

Si l'on suit M. De Lannoy, ce sens change vers 1986. La définition qui est alors donnée de l'expression est plus sociologique. Elle se veut davantage "sociologique" et insiste donc sur la réalité contemporaine de la pratique : distinction du folklore et du folk, importance de la pratique amateur, inscription de cette pratique dans le contexte régional.

Que se passe-t-il? Il se passe qu'un glissement s'opère. Dans le discours, la localité d'une tradition devient la localité d'une pratique contemporaine. Peut-être ce changement était-il en germe, dans la mesure où qualifier sa pratique de "musique traditionnelle" c'est se situer dans le prolongement d'une autre pratique, ethnologiquement documentée. En tout cas "musiques traditionnelles", par le jeu du contact avec une administration et des problématiques très concrètes, avec des projets à construire, des subventions à obtenir, a vu son sens se moduler. Et au final, dans une certaine pratique, l'expression "musiques traditionnelles" en arrive à désigner le champ d'action d'un secteur associatif. Tout en gardant sa charge évocatrice primitive.

Ce n'est qu'un tout petit aspect des usages de ces mots. Mais le précieux témoignage de Michel De Lannoy nous permet de  percevoir avec bien plus de finesse que d'accoutumé à quel point leur signification est plastique, et de quelle façon leur sens change, s'enrichit, continuellement.

 


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