05 décembre 2011

Sous les mots, le sens. Épisode 3: "patrimoine culturel immatériel", une plasticité surprenante


Bon, effectivement, tenir un blog, c'est un sport de combat. Après avoir perdu le premier round au profit de ma thèse et autres joyeusetés, je m'y remets, frais et dispo, en espérant faire mieux cette fois.

Dans l'exercice de philologie contemporaine que j'entamai il y a un peu plus d'un an, il est inenvisageable de ne pas traiter d'une expression qui rencontre un succès sans cesse croissant ces dernières années : celle de "patrimoine culturel immatériel". Sans parler même des actions concrètes mises en oeuvre dans la lignée de la convention de l'UNESCO pour la sauvegarde du PCI (ça fait initié, et plus court), attardons nous un instant sur l'usage qui est fait de cette expression.

Revenons brièvement sur la définition qui est donnée du PCI dans le texte original de la convention de 2003 (elle mériterait un article à elle seule: je n'ai vraiment pas l'excuse du manque d'idées si je n'arrive pas à continuer ce blog). « On entend par "patrimoine culturel immatériel" les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire [...]  que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. » Au delà de la définition, on peut retenir quelques points principaux de la démarche du patrimoine culturel immatériel défini dans la convention: implication des communautés, souci d'une conservation de la pratique inscrite compatible avec les modes de vie des sociétés, etc.

Dans le meilleur des mondes, quand on a posé la définition d'un terme, on n'emploie plus ce terme que pour désigner ce que la définition explique. C'est la définition même d'une définition.

Bien sûr, tout n'est pas si simple. Un usage récent de l'expression "patrimoine culturel immatériel" illustre à mon sens merveilleusement bien la plasticité des mots, la capacité qu'a n'importe quel scripteur à tordre non le sens de sa pensée mais le sens des termes pour pouvoir s'exprimer.

babel

L'administration française du Patrimoine culturel immatériel en 2025

Dans un rapport commandé par le Premier ministre au Conseil d'analyse économique, intitulé "Valoriser le patrimoine culturel de la France" et rendu en mars 2011, les auteurs entretiennent une certaine ambiguïté dans leur utilisation de l'expression patrimoine culturel immatériel. Dans le chapitre introductif, après un bref récapitulatif des champs de l'inflation patrimoniale depuis les années 1980, une partie intitulée "...jusqu'au patrimoine immatériel" regroupe dans un pêle-mêle confondant des matières de natures bien diverses:

- "L'immatériel du patrimoine matériel", dans lequel se trouve, avec des  rappels sur la convention de 2003, un petit développement sur "les musées et leurs marques", c'est-à-dire sur les actifs patrimoniaux (au sens économique) immatériels d'institutions culturelles;  

- "Les savoirs faires et les métiers d'arts", qui peuvent eux rentrer sous certaines conditions sous l'appellation PCI;

- "Les fonds d'archives et bibliothèques", et plus précisément les enjeux des  possibilités de dématérialisation de la communication d'un patrimoine matériel, avec un rappel sur le marché du numérique et le contentieux avec Google.

Donc au final, dans ce chapitre d'un rapport consacré au patrimoine culturel, beaucoup de choses se retrouvent brassées sous l'étiquette "immatériel". Il n'est pas question de fustiger les auteurs du rapport, qui apparaissent finalement plus comme les victimes d'une indigestion lexicale assez compréhensible, bien que peu responsable, mais simplement de mesurer à quel point un ministre et plus généralement un administrateur lisant ce rapport se situe à mille lieux de ce que la Convention de l'UNESCO entend par PCI. Et d'imaginer toutes les incompréhensions que cela peut générer à l'avenir, avec son cortège de crispations du dialogue et de retard dans les mises en place de politiques publiques, sans compter les négligences apportées à ce qui constitue le PCI dans sa définition originelle.

Malgré sa grande jeunesse donc, l'expression "patrimoine culturel immatériel", forgée dans la rigidité de la bureaucratie onusienne et au prix d'un compromis entre pays dont on imagine l'âpreté de la négociation, contenant en elle une somme assez considérable de concepts culturels et sociaux, est déjà l'objet de détournements de sens multiples. Ces détournements sont sans doute dommageables pour l'intercompréhension des différents acteurs du patrimoine, de l'administrateur au citoyen en passant par les associations, souvent sur des longueurs d'ondes déjà suffisamment différentes pour ne pas avoir besoin de compliquer leurs échanges par l'emploi de langages toujours plus différents.

 

 

 

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