06 décembre 2011

Sous les mots, le sens. Episode 4: les bides, ça existe aussi

Dans cette rubrique, je vous ai parlé pour l'instant de mots ayant rencontré un certain succès médiatique et social, si ce n'est intellectuel: musiques traditionnelles, folklore, patrimoine culturel immatériel. Mais dans la quête inachevée d'un nom pour désigner ces satanées musiques, toutes les tentatives ne sont pas aussi fructueuses.

fuego

Les folkloristes, c'est comme les ingénieurs automobiles : des fois ça fait des fours sans s'en rendre compte (ici, une Renault Fuego)

Un exemple? En 1893, Achille Millien, poète et folkloriste nivernais, fait paraître un ouvrage dans lequel il propose des mises en vers français de chansons collectées en Russie, via une ou deux traductions. Bref, un travail de troisième main, au moins, mais ce n'est pas le plus important. Millien n'est pas tout à fait néophyte dans cet exercice. Il a déjà fait paraître sur le même principe, en 1891, des Chants populaires de la Grèce, de la Serbie et du Monténégro.

Oui mais voilà, pour une raison que j'ignore, il intitule son nouveau volume: Les chants oraux du peuple russe. La plupart des revues qui font le compte-rendu de l'ouvrage, par amitié ou par considération pour un auteur qui est après tout un de leur confrère avec qui il ne sert à rien de se fâcher, ne relèvent pas la tautologie. Car oui, en général, on chante avec sa bouche.

Tout le monde n'a pas cette indulgence, et la demande de subvention est un couperêt impitoyable. Lorsque Millien demande pour son recueil un soutien financier qui consiste à le faire acquérir par des bibliothèques publiques, c'est l'éminent philologue Gaston Paris qui est chargé de rédiger le rapport pour la commission du ministère de l'Instruction publique qui doit statuer. Paris, en érudit rigoureux, goûte peu le type de travail auquel Millien s'adonne. Et d'emblée, pour justifier le refus de la subvention, il entame en écrivant:

 "Le recueil de M. Millien, dont le titre est bizarre,..."

Tout était dit, et  l'on n'entendit plus parler de "chants oraux". Si vous voulez en avoir le coeur net, Google vous en apportera la preuve.

Il s'agirait tout de même de ne pas flageller le pauvre Achille, qui s'était peut-être lui-même rendu compte de son égarement une fois l'impression achevée. La notion d'oralité, tout du moins dans la transmission des musiques, sera par la suite très travaillée par les ethnologues, et largement diffusée dans des expressions comme "ancienne chanson française de tradition orale" de Patrice Coirault, et jusqu'à la maison du patrimoine oral en Morvan, créée dans les années 2000, pour ne prendre que deux exemples. Cela montre bien que la création lexicale n'est pas un processus linéaire, mais bien une dialectique entre ce qui pourrait être et ce que l'on choisit finalement.

Posté par PPMM à 20:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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