29 septembre 2010

Sous les mots, le sens. Épisode 2 : "Folk-lore", la genèse anodine d'un mot à succès

Cela fait partie des canons de l'histoire du folklore, de l'ethnologie et de l'ethnomusicologie: rappeler que le mot "folklore" a été inventé en 1846 par un savant et publiciste anglais: William Thoms.

William_thoms


 

Face à l'immense fortune historique de ce mot, souvent appliqué à des musiques mais, soulignons-le, pas uniquement, on a souvent tendance à occulter, ou tout simplement à ne pas mentionner, le contexte qui a présidé à sa création. J'aimerais pour cela revenir au texte, afin de souligner quelques points souvent oubliés dans l'historiographie française du sujet (je n'ai pas épuisé les écrits anglo-saxons). Revenons un peu sur cette invention. Elle est révélée au grand public dans The Athenaeum, revue littéraire réputée pour sa haute tenue publiée à Londres, dans une lettre publiée sous le nom de Ambrose Merton dans le numéro du 12 juillet 1846. En voici, grâce à Google Books, le texte intégral précédé d'une introduction (1). Je vous en cite le début:


Your pages have so often given evidence of the interest which you take in what we in England designate as Popular Antiquities, or Popular Literature (Though by-the-bye it is more a Lore than a Literature, and would be most aptly described by a good Saxon compound, Folk-Lore – the Lore of the People) – that I am not without hopes of enlisting your aid in garnering the few ears which are remaining, scattered over that field from which our forefathers might have gathered a goodly crop.

 

Première remarque, qui concerne la manière dont Thoms fait part de son invention : entre parenthèses. Presque négligemment, au fil d'un discours dont l'objet est surtout un appel à contribution pour le recueil de la littérature orale anglaise.

Deuxième remarque : la motivation de Thoms est patriote. Il s'agit de faire en sorte de ne plus utiliser le terme allemand "Volkskunde", inventé par les frères Grimm quelques décennies plus tôt, en le remplaçant par "a good Saxon compound". Soit une motivation assez proche de celle qui a fait rejeter le mot folklore pendant une cinquantaine d'année dans divers pays d'Europe pour le remplacer, par exemple par "traditions populaires", dont le sens n'est guère différent de celui du mot anglais (si l'on veut bien rapprocher le français "tradition" de l'anglais "lore" qui signifie savoir avec une conotation d'ancienneté).

Dernière remarque : il n'y a que peu de charge conceptuelle dans le changement de terminologie que propose W. J. Thoms. Le sens de "Folk-Lore" n'est guère différent du "Popular Antiquities" ou du "Volkskunde" qu'il remplace.  Tout au plus premet-il d'éviter l'insuffisance de la désignation "Popular Literature". Ce qui n'a pas empêché le mot folklore (qui a perdu son tiret au début du XXe siècle il me semble), du fait de sa popularité et de sa flexibilité, de se plier à tout une série de définitions auxquelles il n'était pas préparé (il faudra que nous revenions sur cette postérité).

L'histoire est assez anecdotique. Mais je ne peux m'empêcher de sourire à l'idée du poids et de l'histoire proprement démesurés dont s'est chargé un mot venu au monde dans une parenthèse, et à la gravité des débats que son usage a suscité et suscite encore.

C'est de l'humour d'historien.

 

 

 

(1) International Folkloristics : Classic contributions by the Founders of Folklore, compilation faire par Alan Dundes.


Posté par PPMM à 17:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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