23 juillet 2010

Autour d'un exemple de "revivalisme" : le "renouveau" des musettes du Centre

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Une musette du Centre 16 pouces, type Béchonnet, de Bernard Blanc, sur le musée virtuel d'Igor Sandère.


Que de guillemets!
Il est aujourd'hui communément admis d'appeler "revivalisme" le mouvement par lequel un pan de la société, une certaine jeunesse dont on essaiera un jour de cerner les contours, s'est pris de passion pour des musiques "traditionnelles" (je reprends l'appellation propre à ce mouvement) et se les est appropriées dans des cadres nouveaux de pratiques artistiques et sociales.
Il y a cependant quelque chose qui m'interpelle dans ce mot, le "re". Il s'agit du même "re" que dans "retour aux sources".
Je vais tâcher de préciser ma pensée, à travers un exemple : les cornemuses du Centre de la France (appellation géographique tout à fait contemporaine d'ailleurs, qui regroupe des types de cornemuses ressemblantes dans l'air concernée).
J'entends ou je lis régulièrement que ces cornemuses à la pratique éteinte ont connu un "renouveau" dans les années 1970 et 1980. Mais on admet parfois que les luthiers, en adéquation avec leur pratique musicale et celle de leurs clients potentiels, ont fait des choix.

 

Lisons ce qu'en dit un de ces luthiers, Bernard Blanc, dans un très intéressant entretien de 1990 avec Jean Blanchard, lui-même cornemuseux. C'est ici que ça se passe.

Dans cet entretien très riche, deux faits m'interpellent:

  • Bernard Blanc explique pourquoi et comment il a fabriqué un instrument qui, s'il s'inspire de modèles anciens, se veut l'instrument d'une pratique musicale complètement nouvelle avec ce que ça implique sur son éthique, son esthétique et ses caractéristiques techniques. Encore plus intéressant, la séparation que Bernard Blanc fait entre son travail sur les capacités musicales de l'instrument (recherche de la stabilité, de l'octaviage, de la possibilité de jeu en groupe en multipliant les tonalités, plus tard du chromatisme...) et son aspect visuel: "Je n’ai effectivement pas essayé de faire œuvre de création en matière esthétique."
  • Bernard Blanc est d'une très grande honnêteté intellectuelle. À aucun moment il ne ccache le caractère un peu arbitraire de la nouvelle lutherie de cornemuse qu'il a largement contribué à forger. Je le cite: "j’ai conscience d’avoir imposé ma manière de voir les choses. J’ai trop voulu, pour mon usage personnel avant tout (et c’est ce qui fait peut-être ma spécificité par rapport à d’autres facteurs, pas forcément français, que j’ai pu rencontrer), avoir une qualité et surtout une fiabilité maximales, puisque je suis le premier utilisateur de mes instruments". Il n'utilise d'ailleurs pas le mot "renouveau".

Bilan : effectivement, les luthiers de cornemuse depuis les années 1970 ont fait un instrument nouveau pour leur temps, avec sa logique, ses caractéristiques techniques propres. Corollaire : c'est admis, connu, décorticable, où est le problème?

 

Le problème est que dans les représentations mentales que génère l'instrument, cette dimension est complètement occultée. Un exemple? L'exposition virtuelle du MuCEM (Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée) intitulée "Cornemuses d'Europe et de Méditerranée", belle exposition à visiter par ailleurs si vous avez un peu de temps, et particulièrement cette page. On y parle de la posture d'ethnographe adoptée par les jeunes collecteurs de la mémoire des anciens musiciens, en embrayant directement sur la recontextualisation des instruments : le concert, le bal folk. Quid du travail des luthiers ? Et quid du changement profond de nature de l'instrument, au-delà d'une similarité visuelle entretenue entre l'instrument nouveau et ses inspirateurs? Je ne dis pas que les chercheurs du MuCEM n'en ont pas conscience. Je pense par contre qu'exclure une telle réflexion, pourtant au coeur de l'intérêt contemporain pour la cornemuse, c'est ne pas choquer les représentations du visiteurs, et ne pas donner l'impression de dévaloriser une pratique (et l'exposition qui la met en scène) en s'attaquant à son authenticité, même si cette pratique a sa vérité.

Le deuxième problème est plus simplement musical, artistique. Je ne résiste pas à la tentation de l'illustrer par une anecdote.

Il y a quelques semaines, lors d'une répétition avec un ensemble de cornemuses du Centre (je ne peux le cacher plus longtemps : je suis moi-même musicien, posture difficile pour un chercheur), un ami a ramené pour en faire profiter le groupe une cornemuse qui nous a semblé bien étrange au premier abord quoique très ressemblante avec nos musettes nouvelle génération. Il s'agissait d'un modèle ancien de cornemuse, fabriquée par Jean Sautivet, luthier en Berry, au milieu du XIXe siècle, et, c'est là tout l'intérêt, entièrement réanchée (encore un peu empiriquement) et jouable. Quel son! Quelle différence! Un timbre rond et chaud, des doigtés forts éloignés des nôtres, pas d'octaviage possible... Pourquoi n'en joue-t-on pas? Pour un faisceau de raisons matérielles, intellectuelles et sociales que je ne n'ai pas le temps de développer ici davantage que cela n'est fait dans l'entretien ci-dessus, et qui font que des facteurs comme Bernard Blanc se sont plutôt inspirés de luthiers comme Joseph Béchonnet, plus tardifs et plus satisfaisants dans leur démarche, et parce que les instruments ainsi produits ont trouvé leur public et leurs pratiques, en sachant s'y adapter dialectiquement. Et la discussion de s'amorcer sur le choix arbitraire des luthiers qui nous ouvre des portes musicales en en fermant autant d'autres.

 

Dans ces conditions qu'est-ce que le "renouveau"?

Ce n'est pas un "retour aux sources" au sens où les sources sont un magma indifférencié de traditions réactivé indistinctement. C'est une démarche active de constitution, de sélection et de lecture orientée d'un corpus de sources en adéquation avec des représentations et des projets ancrés dans leur temps.

Le "renouveau" est une représentation. Une représentation qui, par son nom même, présuppose l'existence de ce qu'elle renouvelle, en l'occurrence des musiques que l'on qualifie de traditionnelles. Cela n'a pourtant rien d'évident ou d'immédiat. 

Qu'est-ce que le "revivalisme"? Un terme qui place les acteurs de ce mouvement dans une position hautement morale de préservation d'une diversité qu'ils ont largement construit dans ce qu'elle est aujourd'hui.

Pour autant, les cornemuses ne sont pas simplement le fruit d'un "tour au source", d'un "nouveau", d'un "vivalisme". Elles ont dans le "re" leur charge symbolique, représentative et émotionnelle, un peu comme ces gens du Nord qui ont dans les yeux le bleu qui manque à leur décor (le fan club d'Enrico Macias appréciera), qui est aujourd'hui leur essence même. C'est une certaine esthétique.

Posté par PPMM à 11:18 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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